Le nouvel an à Varsovie Lui avait mis la puce à l’oreille ou l’eau à la bouche, c’est selon.
Après la réussite de cette première virée dans mon pays de naissance, je trépignais d’impatience de Lui faire découvrir toutes les autres facettes du pays et quoi de mieux qu’un road trip pour y parvenir. Reste que parcourir la Pologne et ses 312 679 km² en une dizaine de jours, c’est mission impossible. Il a fallu faire un choix.
Parce que c’était un chaud été, parce qu’on avait besoin de voir la mer, parce qu’il y avait trop longtemps que je n’avais pas mis les pieds dans les régions du Nord de Varsovie, c’est par là qu’on a commencé.

Poznan, Bydgoszcz, Torun, Gdansk, Sopot, Gdynia… Autant de villes dont il ignorait tout, jusqu’à leur existence et la prononciation de leur nom, mais qu’il n’est pas prêt d’oublier.
Le climat continental qui règne en Pologne ne permet malheureusement pas de voyager léger, même en plein mois d’août. Lorsqu’on se prépare à vivre des journées chaudes, des soirées fraîches et qu’on n’est pas à l’abri de se prendre quelques beaux orages, le coffre de la voiture se remplit à vue d’œil. Rajouté à cela quelques petits présents pour la famille (impossible pour moi de mettre un pieds en Pologne sans me plier de bonne grâce à quelques repas de famille), et un spectateur non averti pourrait croire qu’on se prépare à une traversée du désert.
Mille deux-cents kilomètres et quelques pointes de vitesse sur les rares tronçons d’autoroutes allemandes qui ne sont pas en travaux et où la vitesse reste non réglementée plus tard, on franchit le pont sur l’Oder qui marque la frontière entre l’Allemagne et la Pologne. Je pleure (normal, ça me fait toujours ça), Lui hésite entre élan de tendresse, fatigue d’avoir déjà roulé plus de 10 heures et exaspération de devoir encore parcourir 200 kilomètres dans un flux incessant de camions, pour rejoindre notre première ville étape.

Royale, industrielle, universitaire et culturelle : Poznan, la ville aux multiples visages

poznan-grande-pologne

A la tombée du jour, on arrive enfin à Poznan, cinquième ville du pays, et c’est l’occasion pour Lui, daltonien, de découvrir une petite subtilité de la conduite en Pologne : les feux tricolores passent d’abord à l’orange avant de passer au vert. Ça allait être simple cette affaire !

Sur le chemin, j’avais réservé notre hébergement (faut dire qu’en 12 heures, j’avais largement le temps). Critère numéro 1, chargé comme on l’était : que l’hôtel dispose d’un parking clos et couvert, réservable à distance. Chose trouvée, dans un quartier périphérique au centre, à l’Hôtel Moderno****. Une fois passée la façade manquant cruellement de charme, on a eu le plaisir de découvrir une chambre double tout confort, spacieuse et lumineuse, comme on aimerait en trouver plus souvent, le tout pour environ 74 euros la nuit, petit déjeuner compris. La voiture garée dans le parking en sous-sol de l’hôtel, c’est en taxi qu’on a rejoint le centre-ville de Poznan : 15 minutes de course pour environ 6 euros, ça aurait été dommage de s’en priver !

poznan place du marché stary rynek

Pour prendre le pouls de la ville et être sûr de trouver une table où dîner passé 22 heures, une seule adresse : la Place du Marché (Stary Rynek en polonais). Le hasard et la faim nous ont fait nous arrêter à la terrasse de Podkoziolek. Pour un premier repas en Pologne, on ne pouvait pas rêver mieux question rapport qualité prix : moins de 2€ la bière, 3€ l’entrée et 5€ le plat de pierogi faits maison, le tout en bordure de la plus belle et de la plus animée des places de Poznan. On a poursuivi la soirée avec une visite à proprement parler de l’emblématique place du Stary Rynek. Ce parfait carré où se concentre une foule de restaurants, de bars et de cafés, est entouré de magnifiques maisons (pour beaucoup reconstruites après avoir été détruites lors de la seconde Guerre Mondiale) de styles gothique, renaissance et baroque. Les façades des anciennes maisons de marchands qui s’élèvent sur leurs arcades au centre de la place sont colorées et richement décorées. Leur découverte de nuit, sous les lumières des lampadaires, appelle à y revenir en plein jour : ce sera fait.

stary rynek de poznan la nuit

Il se fait tard, sur le pas de porte de certains bars la température monte.
Une bagarre éclate sous nos yeux et en 30 secondes, les sirènes de la police retentissent. Il s’en est fallu de peu pour qu’on se fasse écraser, avant d’assister à l’intervention des forces de l’ordre. Vu la vigueur dont ils ont fait preuve pour séparer les deux gaillards qui se donnaient en spectacle, on se dit qu’on n’aimerait pas être à leur place. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le calme est revenu. Une intervention éclair qui sonne comme un avertissement : ici, les policiers ne plaisantent pas.

Puisqu’on parle de la police et du respect de la loi, une petite parenthèse s’impose quant à la réglementation sur la consommation d’alcool. Lui était tenté de croire qu’au pays de la vodka et de la bière, la consommation d’alcool au volant était tolérée jusqu’à un certain seuil. Que nenni ! En Pologne, c’est tolérance zéro ! Et j’en sais quelque chose : lors d’un précédant séjour, j’avais eu la malchance de me faire rentrer dedans en voiture. L’autre conductrice était à 100 % en tort mais comme c’était un dimanche, que mon assurance française était injoignable et que la dame ne voulait pas remplir de constat car ça ne se fait pas en Pologne, on a appelé la police pour qu’elle dresse un procès-verbal de l’incident. La police est arrivée en quelques minutes, le constat a été fait sans accroc et, alors que je m’apprêtais à partir, j’ai été retenue par les policiers qui n’entendaient me laisser partir qu’après avoir soufflé. J’avais bu une bière quelques heures auparavant et je peux vous dire que malgré le temps écoulé, j’ai soufflé avec appréhension.

Stary Rynek, une des plus belles places d’Europe

poznan place du marché stary rynek pologne

Le lendemain, les choses sérieuses ont commencé. Retour sur la place du marché, sous un magnifique soleil. On redécouvre les lieux à la lumière du jour et on s’arrête devant le beffroi de l’Hôtel de Ville, en plein milieu de la place, on rejoint la fontaine Bamberka et, attirés par sa façade baroque colorée, on s’approche de l’église St Stanislas. Un peu plus loin, toujours dans la même harmonie de couleurs, on longe l’ancien collège des Jésuites, qui abrite l’actuel Hôtel de Ville et on s’engouffre dans la rue Klasztorna où antiquaires et petits restaurants branchés sont foule. Au bout, on rejoint la rue Zydowska, dans l’ancien quartier juif de la ville, où se dresse la dernière des 3 synagogues que comptait initialement la ville de Poznan. Cependant, visite impossible : elle a été transformée par les nazis en piscine municipale durant l’occupation.

poznan fontaine bamberka pologne

stary rynek a poznan en pologne

place du marché stary rynek a poznan en pologne

Midi approche, j’insiste pour qu’on rejoigne la place du Marché. Lui ne comprend pas bien pourquoi : certes, c’est joli, mais de là à y passer la journée… La journée, non. Mais les 12 coups de midi, oui !
On n’est d’ailleurs pas les seuls à se presser devant le beffroi de l’hôtel de ville à 11h45. Il commence à se douter que quelque chose va se passer.
Pour le faire patienter, je lui raconte une petite légende. Il se dit que lors de l’inauguration de l’Hôtel de Ville, en 1511, deux chevreaux qui avaient vocation à finir à la broche, se seraient enfui des cuisines et se seraient retranchés au sommet du beffroi pour échapper à leurs bourreaux. Là, il se seraient affrontés à coups de cornes devant la foule. Le gouverneur de la ville qui assistait au spectacle les aurait graciés et aurait demandé que des chevreaux mécaniques soient intégrés à l’horloge qui figure sur le beffroi, en souvenir de cet exploit épique. Depuis, tous les jours à midi tapantes, 2 figurines de chevreaux sortent de l’horloge et se donnent 12 coups de cornes au rythme des 12 coups de midi, devant une foule toujours plus nombreuse.

poznan en pologne la place du marché

hotel de ville de poznan en pologne

stare miasto a poznan en pologne vieux centre

stare miasto et le stary rynek a poznan en pologne

Après cet intermède caprin, on file en direction du château royal, prendre un peu de hauteur. On n’aura pas visité l’intérieur, qu’occupe aujourd’hui le musée des Arts appliqués, mais on a pris plaisir à flâner dans le petit jardin attenant qui offre une jolie vue sur les toits de la ville. En redescendant, on s’arrête un instant à l’église des Franciscains, une basilique baroque reconnaissable de loin avec sa façade jaune, dont l’intérieur, richement décoré, recèle un gigantesque retable.
Après avoir passé la majeure partie de la journée dans le centre historique, Lui est curieux de modernité. Qu’à cela ne tienne, Poznan et moi ne comptons pas le décevoir avec le centre commercial.

la place du marché a poznan en pologne

le chateau de poznan en pologne

la place du chateau a poznan en pologne

le chateau médieval de poznan en pologne

Stary Browar : l’architecture au service du commerce

La Pologne est championne question centres commerciaux mais à mes yeux, Stary Browar est sa plus belle réussite. Premièrement, c’est une prouesse architecturale car il s’agit d’une gigantesque brasserie transformée au début des années 2000 en un flamboyant centre commercial et artistique de 130 000 mètres-carrés. Les architectes polonais du Studio ADS ont réussi le pari, en 2003, de marier harmonieusement les briques du bâtiment originel avec des structures modernes en acier et en verre. Mais ce n’est pas seulement ça, qui fait que Stary Browar est unique. C’est aussi le fait que ce soit un centre commercial « ET » artistique « ET » culturel. Du côté des commerces, on en compte plus de 200, auxquels il faut ajouter une trentaine de cafés, bars et restaurants. Niveau culture, le centre accueille un théâtre, un cinéma et une salle de concerts : rien que ça ! Mais le clou du spectacle, c’est incontestablement les sculptures modernes et monumentales qui jalonnent les allées du centre, dont certaines sont suspendues au-dessus des têtes de visiteurs : impressionnant. Au niveau supérieur, on trouve un jardin public où, aux beaux jours, fleurissent les transats. Pour notre part, on s’est contenté d’un rapide déjeuner frais et healthy à la terrasse du Weranda Lunch and Wine, anticipant le copieux dîner en famille qui nous attendait le soir même.

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Swienty Marcin & Swienty Wojciech : les quartiers Ouest

Poznan est connue pour être une des principales villes étudiantes de Pologne : il Lui restait à s’en assurer dans le quartier des universités. Situé à l’Ouest du centre ancien, de part et d’autre du croisement entre Aleja Niepodleglosci et Swiety Marcin, le quartier accueille l’université Adam Mickiewicz, classée dans le top 3 des meilleures universités du pays. Tout autour du parc du même nom qui fait face au bâtiment principal de l’université se trouvent les bâtiments qui accueillent les différentes facultés (médecine, économie, etc.) mais c’est au centre du parc que figure le monument qui présente le plus d’intérêt : deux croix qui se dressent dans le ciel aux côtés d’un aigle de pierre (emblème du pays) en souvenir des victimes des affrontements de juin 1956, qui ont opposé la police aux travailleurs de Poznan en grève. Au pieds du monument figure leur devise : « pour la liberté, la justice et le pain ». Une découverte qui n’a pas manqué de me tirer une larme.

poznan les deux croix en pologneuniversité de poznan en pologne chateau code enigma poznan pologne

Un peu plus loin, à l’angle avec la rue Swiety Marcin, un autre bâtiment emblématique de la ville : le Château Impérial et son étonnante façade qui évoque le style mauresque. Devant le château, une autre curiosité de Poznan : le monument des cryptologues. Si comme nous, vous avez vu le film « Imitation Game » avec Benedict Cumberbatch, vous comprendrez vite de quoi il s’agit. Sur les faces de cet étonnant prisme triangulaire noir, au milieu de chiffres, sont gravés dans le métal les noms des trois mathématiciens de l’université de Poznan (alors située dans l’enceinte du château) qui ont participé au décryptage du terrible « code Enigma », durant la seconde Guerre Mondiale. Je ne résiste pas à l’envie de citer les noms de ces héros presque anonymes qui ont œuvré, dans l’ombre, à la défaite des nazis : Marian Rejewski, Jerzy Rozycki et Henryk Zygalski.

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La journée touche à sa fin, dernier dîner à Poznan, et c’est tout naturellement qu’on se laisse porter par le flot des passants jusqu’à la place du Marché et le restaurant Wiejskie Jadlo, ce qui donnerait, traduit en français, quelque chose comme « le manger de la campagne ». Un nom rustique pour un lieu à la déco qui l’est tout autant : fans de napperons et de bancs en bois, cet endroit est fait pour vous. J’avoue, c’est moins pour la déco que pour le contenu de l’assiette que nous l’avons choisi. Au menu : d’authentiques plats traditionnels polonais. 4€ l’entrée, entre 6 et 9 € le plat, à ces tarifs-là, même après une longue journée de visite, l’estomac ne suit vite plus !
Pour notre dernière journée à Poznan, direction la partie Est de la ville. Au programme le lac urbain de Malta et la mère de toutes les cathédrales de Pologne, rien que ça !

Ostrów Tumski : le berceau de la Pologne

Première surprise, la Cathédrale St Pierre et St Paul se trouve sur une île sur la Warta : Ostrow Tumski. Situé un peu à l’écart de la ville, le quartier fait drôle impression : il n’accueille quasi exclusivement que des bâtiments ecclésiastiques, assez austères. Qu’importe !
A l’approche de l’imposant édifice de briques, une statue de Jean-Paul II. Il semble marcher à notre rencontre, les bras grands ouverts. Lui en profite pour me cataloguer définitivement et irrémédiablement dans la catégorie « fille sensible ».

catherdrale st pierre et st paul de poznan en pologne

Comme je le disais plus haut, St Pierre et St Paul, construite en 968, est la plus ancienne cathédrale de Pologne. Au cours des siècles, elle a connu maintes destructions et reconstructions, tant et si bien qu’aujourd’hui, le style gothique prime sur le style roman des origines. L’édifice, d’une quinzaine de chapelle, compte une chapelle dorée qui mérite d’être vue.
Berceau de l’Eglise polonaise, la cathédrale est aussi celui de l’état Polonais : dans la crypte, on découvre des vestiges des premières traces de la ville datant de 966, et elle abrite les sépultures de nombreux rois polonais dont Mieszczko 1er, le premier souverain connu de Pologne.
En sortant, on emprunte le pont Biskupa Jordana (du nom du premier évêque de Pologne) et on tombe dans un quartier populaire resté dans son jus… Comprendre le jus de l’époque communiste. Déformation professionnelle oblige, on passe en revue les immeubles décrépis et on ne peut s’empêcher de prendre le pari de voir ce quartier devenir, d’ici quelques années, un endroit branché et accueillant, vu son potentiel et le nombre de petits bars et restaurants qui y font le plein.

Après quelques minutes de marche seulement, on rejoint le parc de Malta, qui borde le lac du même nom. Ma cousine qui vit à Poznan, pour ne pas la dénoncer, nous avait recommandé avec insistance d’y passer une après-midi car c’est le lieu de loisirs en plein air privilégié des citadins en manque de nature.
Alors, certes, le lac (artificiel) et son parc sont très vastes et étonnamment situés en tissu urbain. Certes, on peut y pratiquer toutes sortes de sports (bateau à voile, ski nautique, course à pieds, vélo), s’y adonner à la flânerie dans l’herbe aussi bien que faire le plein de musique électro dans une sorte de bar de plage. Certes, la ballade est sympathique et les plus petits apprécieront le tour du parc en petit train à vapeur moyennant quelques zlotys. Mais globalement, on est loin de l’incontournable.

le lac de malta a poznan en pologne

En terminant sur cette note en demie teinte, il faut reconnaitre qu’on a eu d’autant moins de regrets de quitter Poznan, cette néanmoins très belle capitale de la région de la Grande Pologne, pour poursuivre notre road trip vers notre prochaine étape, à 150 km de là : Bydgoszcz.

A PROPOS DE L’AUTEUR : ELLE


Je dis souvent que je me sens comme une polonaise en France et une française en Pologne. C’est sans doute ça et Lui qui font que j’aime autant changer d’air.
La petite trentaine, je suis la compagne de voyage ennuyeuse : je ne suis pas une grande sportive, en particulier quand il s’agit de crapahuter en milieu naturel loin de toute trace de civilisation, j’aime faire des musées mais à condition de prendre le temps de lire le moindre petit écriteau explicatif, je me régale de petites anecdotes historiques et je n’ai ni sens de l’orientation, ni de l’humour.

Enfin, il y a un célèbre proverbe polonais qui dit en anglais « A hungry Pole is an angry Pole ». C’est pas Lui qui le contredira !